27 juillet 2017

Révolution dans le monde des faiseurs d'odeurs

Lorsque je me lève le matin pour me préparer à aller au boulot, il y a trois choses auxquelles la seule pensée, les yeux à peine ouverts, me réjouit d'avance: mes deux lattés, surtout le premier que je savoure lentement en méditant; le stylo-plume et l'encre que je vais sélectionner pour la journée; et le parfum que je choisirai de porter durant la journée.

Le parfum, ça vous dit?

Pour moi, c'est aussi important que de me brosser les dents ou de mettre des sous-vêtements. Mon parfum exprime mon humeur et comment j'entends me présenter ce jour-là. Un chypré floral? un oriental boisé? Je n'hésite que rarement, malgré mon éventail non négligeable, car je connais l'effet du liquide dans les flacons. J'ai davantage d'expériences olfactives à partager que j'ai de combo dans ma garde-robe. Chacun des élixirs me ramène à un événement ou une émotion et chacun se distingue. Ce n'est pas le cas de mes habits. Mes eaux de toilette ou de parfum m'habillent. De nos jours, grâce à Internet, il y a tout un monde qui s'ouvre: l'accès à des bouteilles ouvertes contenant la moitié du liquide de la formule originale, accès à des échantillons, accès à des marques qu'on ne trouve qu'à Paris et qui deviennent accessibles dans mon village grâce à DHL, accès à toute une littérature fascinante et actuelle par l'entremise de blogueurs et blogueuses passionnés. Je craque et me répends en louange pour la parfumerie!

Mais, voilà le malheur.  Je vis en Amérique du Nord. Par les temps qui courent, le parfum est un danger, un problème de santé publique. Moi qui me suis aspergée de parfum la première fois avec Y de Yves Saint-Laurent à 12 ans et qui n'ai cessé depuis d'agrandir la palette de mes goûts, c'est une catastrophe. Imaginez un peu. Je pars de chez moi enivrée d'un voile de Mitsuko de Guerlain, ou bien, selon ma disposition du moment, de Cèdre de Lutens, de Comme des garçons 2 ou encore de Narciso Rodriguez For Her (sentez-vous mes humeurs?). J'arrive au bureau et tape ma carte magnétique pour entrer. Juste au-dessus du bidule, il y a une affiche qui me rappelle que je suis "inconsiderate for my colleagues" et que j’enfreins un principe de base de civilité... Je vis en Amérique du Nord et évolue dans un environnement anglo-saxon... Armée de mes notes de tête, de coeur et de fond, je marche la tête haute en diffusant mon entrain hespéridé et voilà que je découvre que je suis entourée de tricheuses. Profil bas, sourire narquois.

En Amérique du Nord, la nouvelle vague est aux maladies environnementales et il y a des emblèmes maudits, victimes de l'ignorance parfois. Les eaux de toilette, etc. en sont une cible parfaite, comme la cigarette. Quant à moi, une partie de ces cibles est liée à l'expansion de l’individualisme. Je devrais développer mon idée. Essentiellement, on ne veut pas se faire imposer quoi que ce soit. Point barre. On veut choisir. La cigarette et le parfum dérangent la quiétude de ceux qui sont préoccupés par leur nombril.

En attendant, je rage:  que dire des feuilles d'assouplissant dans la sécheuse, de la merde odorante qui est collée aux vêtements que je rapporte du teinturier? De tous les détergents (incluant le savon) dégueulasses dont nos armoires recèlent à profusion? Que dire de l’aromathérapie (ne me faite pas rire) dont on peut se procurer les cochonneries au magasin à une piasse? Le bruit comme les odeurs sont partout en excès. Correction. Les bruits et les odeurs sont présents dans la nature depuis... Adam et Ève et parfois de manière très puissante (le dégel, une tempête). Aujourd'hui, ce sont des bruits et des odeurs fabriqués industriellement, comme la voix de Beyoncé ou du comptoir de Lush. Je me demande si le manant du XXIe siècle ne serait pas une réincarnation du bougre du XIXe siècle, enserré dans la révolution industrielle, bruyante et puante... À réfléchir...

Bref, je suis dans ma cuisine après le souper et je savoure les dernières effluves de Volutes de Diptyque. J'ai trouvé cet article fort intéressant sur l'évolution de la parfumerie sur le site de la blogueuse de parfumerie Denyse Beaulieu Grain de Musc. Ça date un peu (2011) mais l’article présente les défis contemporains auxquels l’industrie (c’est une industrie) fait face, notamment ceux liés à la sensibilité environnementale. Originallement publié dans la revue Wired, c'est excellent (en anglais): Engineering Replacements for Essential Perfume Ingredients